Une pièce de théâtre haute en couleurs!

Je fais rarement des critiques qui suivent chronologiquement la pièce, mais celle-ci est tellement riche en astuces de mise en scène que je suis obligée de vous expliquer en suivant le fil de la pièce de théâtre.

L’histoire est inspirée des vies de trois poètes qui ont été appelés lors de la première guerre mondiale. Par delà les marronniers nous permet de croiser les destins de ces trois hommes de lettre qui ne voient pas quelles pourraient être leurs places à la guerre. La pièce se décline en 5 tableaux La Guerre, L’Amour, L’Art, L’Ennui et La Mort. Ces scènes sont encadrées d’un prologue et d’un final. Le texte de la pièce précise que les changements de tableaux doivent être indiqués aux spectateurs par la traversée d’une « Girl » portant une enseigne lumineuse formant le titre du tableau. Inutile de dire que l’auteur et le metteur en scène étant la même personne, les didascalies sont respectées à la lettre ! La plupart des éléments du décor sont sur roulettes ou sinon se déplacent facilement.Cela permet à chaque séquence de planter un univers bien différent.

Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine – Salle Grand Vitez –       le 17 novembre 2016 -19H30 Auteur et Metteur en scène: Jean-Michel Ribes Scénographe : Sophie Perez Costumes Juliette Chanaud Coiffes:Mélina Vaysset Maquillage Pascale Fau Lumières: Laurent Béal Designer sonore Alain Richon Musique David Niemann, enregistrée par l’Orchestre National de Montpellier Chorégrahies Fabrice RamalingomDurée : 1h30

Le prologue

Le prologue permet de présenter les trois poètes de façon succincte mais  a le mérite de nous donner le ton de la pièce. En effet, on entre de suite dans l’univers de la revue. On observe un trait commun de personnalité chez ses trois poète : un air hautain.

Tableau 1 La guerre

Chaque tableau a une couleur dominante donnée par l’éclairage. On salue à ce titre le créateur lumière Laurent Béal pour sa réactivité et l’intensité des couleurs qui permettent les changements d’ambiance pour les différents tableaux. Ce premier tableau offre un plateau illuminé de vert, sans doute car cette couleur symbolise l’univers militaire. Jacques Rigaut se présente au recruteur de l’armée comme PDG de l’agence générale du suicide. Il cherche à être réformé mais  sans succès.Jacques Vaché, est inventeur de l’umour sans h  Lui est un poète excentrique qui demande un poste en fonction du costume. Costume qu’il fera naturellement reprendre par son tailleur afin que s’il meurt« l’élégance se mêle à la boue. »!Arthur Cravan, joué avec talent par Michel Fau, est un poète et boxeur. Il se présente comme étant le « poète aux cheveux les plus courts du monde », citation de l’écrivain. Je tiens à partager avec vous un instant de la pièce qui montre toute la finesse du jeu de Michel Fau : Lors de la réplique ci-après, Cravan tout en énumérant les professions qu’il aurait exercé, prend la pause pour illustrer son propos. Ce jeu de scène est certes simple, mais la justesse avec laquelle Michel Fau mime ces professions est remarquablement drôle. On aimerait qu’il continue !« Le sergent : Profession ?Cravan : Chevalier d’industrie, marin sur le pacifique, muletier, cueilleur d’orange en Californie, charmeur de serpent, rat d’hôtel, neveu d’Oscar Wilde, bûcheron dans les forêts géantes, ex-champion de France de boxe, petit-fils du chancelier de la reine, chauffeur d’automobile à Berlin, cambrioleur, etc… Mais surtout Boxeur et puis poète… Boxeur-poète, boxétpoeur si vous voulez.. »Je n’avais jamais entendu parler de « designer sonore » mais cette appellation prend tout son sens dans cette pièce. En effet, la qualité de la symbolique sonore est remarquable. Je m’explique pour nous plonger dans la guerre, on entend un fond sonore où se mêlent échanges de tirs, bombardements et musique classique. C’était harmonieux et ça faisait sens. Au milieu de ce plateau de guerre, Cravan se replonge dans ses souvenirs, nostalgique des combats de boxe. Ce passage est un mélange surréaliste réussi là-encore : Cravan se bat contre un géant en papier mâché, là aussi divinement réalisé plastiquement. Cette démesure propre à toute la pièce est gourmande ! L’annonce du combat est fait par une danseuse espagnole. Cela peut être anecdotique mais la danseuse de flamenco porte une robe tellement longue qu’on ne peut que trouver cela drôle. La robe jaune comporte une « traîne » de plusieurs mètres qu’on imagine encombrante pour la comédienne mais qui participe de ses clins d’œil fins et comiques. Une réussite pour Juliette Chanaud.

Photo by Giovanni Cittadini CesiLe tableau se termine en chanson. Je voudrais m’arrêter un moment sur la qualité de la chanteuse lead car elle nous propose tantôt un air d’opéra, tantôt un air de revue, tantôt des poèmes avec une interprétation de grande qualité! Ce qui est sûr c’est qu’il n’y a pas d’erreur de casting, c’est un délice pour les oreilles.

Tableau 2 L’amour.

Le tableau consacré à l’amour est illuminé majoritairement de rose. L’amour prend différentes formes dans cette pièce : l’amour passion entre Mina Loy et Cravan. Cet amour est destructeur puisque Cravan a du mal à résister à l’appel d’autres corps. L’amour de l’argent pour Jacques Rigaut qui épouse Gladys Barber par intérêt. La peine causé par l’absence de retour d’amour des correspondances de Vaché. En ce qui concerne les formes plastiques de l’amour, il faut spécifier que la scénographie de ce tableau en est truffé. En effet, elle se compose de plusieurs occurrences au cœur. La coiffe portée par la meneuse de revue en forme de cœur ou bien le muscle cardiaque qui s’affiche en fond de scène et ses lumières roses et bleues nous permettent de nous plonger dans une atmosphère amoureuse! Il faut à nouveau s’arrêter un moment sur le costume de la meneuse de revue, en effet elle porte une robe courte moulante blanche (jusque là rien d’exceptionnel), d’où partait des espèces de tiges en plastique, en tourbillon garnies de lampions ! Cela nous plongeait à nouveau dans l’univers farfelu du music-hall !Cette pièce se veut dadaïste, comme les poètes qu’elle veut faire revivre. Rappelons ce qu’est le mouvement Dadaïste. Il met en avant un esprit provocateur et caustique. Son rejet de la raison et de la logique marque, avec son extravagance notoire sa dérision pour les traditions. Les artistes de dada se voulaient irrespectueux, extravagants, affichant un mépris total envers les vieilleries du passé. C’est réussi aussi bien surr le texte que sur la mise en scène.

Tableau 3 L’art.

Ce tableau raconte l’exil, la désertification d’Arthur Cravan aux États-Unis. Son arrivée en fanfare et son mépris pour l’art intellectuel qu’il singe et qu’il moque en raillant. Il raconte aussi l’incompréhension dont sont victimes Rigaut et Vaché qui sont resté en France.Ce tableau se poursuit par une mise en abyme du théâtre. Là encore pas besoin d’amener un théâtre entier sur scène, Jean-Michel Ribes a choisi de symboliser le théâtre dans le théâtre par un rideau rouge sur portant sur lequel est écrit en lettre majuscule le titre d’une pièce de Shakespeare : Hamlet. Un symbole simple mais qui suffit à nous faire entendre le thème de la scène. C’est alors une mise en scène de répétition dans laquelle Cravan a le rôle d’Hamlet.Les costumes sont là encore remarquables : la robe d’Ophélie pour laquelle la superposition des couches de tissus de la jupe font penser à un mille-feuilles. Cravan se retrouve en pantalon de jogging, torse nu revêtant un manteau de fourrure pompeux. Les autres costumes sont plus « classiques » si l’on peut dire !

Tableau 4 : L’ennui

Ce tableau est un mélange de situation plus ou moins banales mais qui manifestement ennuient nos poètes et nous renvoies nous même à l’ennui de certaines situations. Les scènes de ce tableau sont majoritairement statiques bien que quelques-unes osent un peu de mouvement. Il y aura donc peu d’élément de mise en scène et décor à décrie ici. Ce que je peux saluer en revanche c’est que le spectateur définit nettement le début et la fin des scènes : c’est-à-dire que la mise en scène est faite de telle sorte que lorsqu’une scène commence, l’autre est assurément terminée, les comédiens sont sortie, l’ambiance sonore est changée….Le premier échange se fait entre Rigaut et le bourgeois. Ce dernier est un personnage avec lequel il échange des banalités sur des actualités qui peuvent d’ailleurs faire écho à celles d’aujourd’hui. S’ensuit une conversation entre Mina Loy et Cravan qui sonne le glas de leur relation du moins peut-on le penser. En effet Mina Loy annonce à Cravan qu’elle attend un enfant ; ce qui ne le réjouit pas le moins du monde. On est ensuite témoin d’une image d’ennui dans les tranchées ponctuées de son d’explosion d’obus. Un soldat joue aux échecs avec Vaché.Pour Gladys Barber et Rigaut cela est présenté par un match de tennis. Match durant lequel Gladys Barber va essayer de faire réagir son poète sur des autres écrivains… Aussi Le match de Tennis est sonore puisqu’on entend les balles, le rebond et le coup de raquette ! Jean-Michel Ribes aurait pu faire un match de tennis bateau où les adversaires sont face à face, au lieu de ça, la richesse de la mise en scène est de les avoir placer côte à cote tout en les faisant s’affronter face à face ! (Réfléchissez au jeu de scène!). Puis une autre scène pour l’ennui devant une pièce de théâtre déplaisante.

Tableau 5 : La mort

La mort est un tableau nécessaire pour clore l’histoire. Cependant, j’ai trouvé ce tableau un peu long, peut-être était-ce parce qu’il a été placé après l’ennui que j’avais trouvé ennuyeux ! Deux des trois poètes mettent en scène leur mort en se tirant plusieurs balles durant leurs dernières répliques avant de tomber mort. C’est d’ailleurs la première fois que je vois des comédiens tomber mort aussi bien ! Rigaut et Vaché meurt donc à la guerre tandis que Cravan fuit à bord d’une barque. Mina Loy recherche Cravan. Le costume de Mina Loy était splendide. Les couleurs inspirées d’Elmer l’éléphant (oui je n’ai pas trouvé d’autre comparatif!!!) , faisait de cette combinaison fluide une pointe de gaieté dans ce tableau triste. Mina Loy a en effet égayé la fin de ce tableau en amenant une barque et en chantant un air joyeux. La lumière offre une ambiance bleutée, un bleu sombre qui annonce les heures noires d’une vie.

Conclusion

Le final clos avec délicatesse cette pièce et nous ramène dans le monde de l’instant, de l’anonymat : les trois poètes sont morts dans l’indifférence générale. Le bourgeois demande où ils sont puisqu’ils sont morts… La réponse donne tous le sens au titre puisqu’ils sont « par delà les marronniers ». Une œuvre dadaïste dans toute sa splendeur ! La farandole de couleurs aussi bien dans les costumes, les décors, les lumières ainsi que les musiques sont un régal pour les yeux et les oreilles. La pièce semble avoir été écrit sur mesure pour Michel Fau ! J’ai parlé beaucoup de Michel Fau car c’est un délice de pouvoir voir l’interprète de talent étudié dans mes années lycée dans d’Illusions comiques d’Olivier Py. Ceci n’enlève rien évidemment à la qualité des autres acteurs que je me dois aussi de saluer. Enfin, je souhaite bien du courage a qui voudra remonter cette revue après la mise en scène brillante de l’auteur ! Courrez-y ! J’ai dû oublié de nombreux détails et je m’en excuse. La pièce est tellement riche que je n’ai pas balayé la totalité des éléments intéressants de ce spectacle… (malgré l’ampleur de la critique)N’hésitez pas à partager  cette page sur les réseaux sociaux ou à en parler autour de vous. ;)

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