Personne n’est coupable, c’est la machine.

« Le drame de la modernité est d’avoir changé l’œuvre en travail. » disait la philosophe Hannah Arendt. Cette pièce pose en effet la question du monde individualiste. Monde où le rendement règne en maître et dans lequel nous évoluons tous actuellement. L’histoire est celle de Jean Personne, un consultant en restructuration d’entreprise. Avec ses collègues, il mesure la rentabilité des entreprises. Il dégraisse, réoriente, bref, il licencie, observant simplement les économies effectuées sans prendre en compte l’humain qui se cache derrière le numéro. Cette pièce outre le sujet brûlant d’actualité est une performance artistique, une prouesse technique.Le titre Nobody qui signifie « personne » en anglais est le patronyme du personnage principal (Jean Personne). Par ailleurs ce titre nous renvoie également au fait que nous ne soyons personne. Tout le monde est remplaçable… Je scinderai cette critique en deux parties. La première partie portera sur la prouesse technique. Puis je dédierai ma seconde partie à la façon dont le metteur en scène Cyril Teste a mis en valeur la « machine » froide qu’est l’entreprise.

Théâtre national de Bordeaux en aquitaine –                                                                     Salle Grand Vitez – Jeudi 19 janvier 2017 – 19h30                                                          D’après le texte de : Falk Richter                                                                                         Metteur en scène : Cyril Teste                                                                                 Comédien(ne)s : Elsa Agnès en alternance avec Valentine Alaqui, Fanny Arnulf, Victor Assié, Laurie Berthélémy, Pauline Collin, Florent Dupuis, Katia Ferreira, Mathias Labelle, Quentin Ménard, Sylvère Santin, Morgan Lloyd Sicard, Camille Soulerim, Vincent Stienebach et Rebecca Truffot.Scénographe : Julien Boizard           Chef opérateur : Nicolas Doremus                                                                                    Montage en direct et régie vidéo : Medhi Toutain-Lopez ou Baptiste Klein.                Chef opérateur son : Thibault Lamy.                                                                             Cadreur : Christophe Gauthier                                                                                       Musique originale : Nihil Bordure

  1. Une prouesse technique sans fausse note.

Dans cette première partie, Je vais vous expliquer en quoi la performance technique sert le propos, puis je vous exposerais en quoi le hors champ est nécessaire. Il faut déjà vous expliqué que la scène est scindée horizontalement en eux parties. En haut un écran blanc en format panorama et en bas l’espace scénique clos par une baie vitrée

A) UNE PERFORMANCE FILMÉE

Filmée et projetée en temps réel sur l’écran placé au dessus de l’espace scénique, l’action se déroule dans un caisson fermé par la baie vitrée. Vous pouvez le voir ci-après.Ainsi les spectateurs ne parasitent pas le son qui est retransmis en direct dans des hauts-parleurs. Les cameramans sont visibles mais cela ne nous perturbent qu’un court moment car nous nous adaptons très vite au dispositif.

La maîtrise technique est telle qu’il n’y a pas de manquement dans les raccords. Le montage en direct et régie vidéo de Medhi Toutain-Lopez ou Baptiste Klein était divinement précis. J’ai fait du montage vidéo lors de mes études et je peux vous dire que ce n’est pas facile en différé alors en temps réel… Par ailleurs les cadreurs ou les cameramans étaient des acteurs à part entière. En effet, ils faisaient partie intégrante de la performance. Ils devaient s’assurer de ne pas gêner les acteurs tout en cadrant suffisamment prêt afin d’avoir la bonne prise de son et une image de qualité.

Il faut souligner qu’ils ont dû faire tout le spectacle en portant leur caméra, ce qui n’est pas forcément un cadeau. Lors d’un tournage de film, les équipes techniques ont des moments de répit entre les prises lorsque le réalisateur rectifie le jeu d’acteur ou réoriente une caméra… Pour ce spectacle les cameramans étaient en mouvement ou immobiles mais toujours caméra en main pendant 1h30 ! On pourrait parler de cinéma éphémère.

L’omniprésence des caméras nous rappelle qu’aujourd’hui quoique nous fassions, nous sommes surveillés, épiés. La surveillance n’est pas seulement mis en valeur par l’outil filmique mais aussi par les collègues qui sont aux aguets aux moindres faits et gestes. En effet cette pièce interroge aussi sur la confiance entre collègues. Celui qui vous dit être votre ami mais qui veut votre place. La personne qui travaille à côté de vous peut être la personne qui va dire à votre patron que vous avez négligé telle tâche…

En ce qui concerne le son, je dois à nouveau saluer le chef opérateur son, Thibault Lamy. Encore une fois la qualité de la retransmission était digne d’une séance de cinéma. Parfois pré-enregistré notamment pour Jean Personne que l’on suit dans cette pièce de théâtre. Le son était amplifié par l’usage de micros. Je n’ai pas,vu s’il s’agissait de micros cravates ou du son retransmis par la caméras, quoi qu’il en soit la retransmission mettait à distance le spectateur.

B) L’INTÉRÊT DU HORS-CHAMP.

Compte-tenu de ses prouesses techniques et outre l’intérêt de la performance on peut se demander s’il ne serait pas judicieux de voir ce spectacle en film, projeté dans une salle. En effet, le seul petit bémol, c’est qu’on a parfois le sentiment d’assister d’avantage à une projection filmique qu’à une pièce de théâtre tant on est captivé par l’écran. Il a fallu à plusieurs reprises que je me force à regarder les acteurs afin de me décrocher de cet écran.

L’intérêt est toutefois bien là. Le spectateur peut regarder ce qu’il se passe ailleurs, pendant que l’action que l’on cherche à nous montrer est mise en gros plan sur l’écran. Ainsi on assiste au déroulement le plus proche de la réalité de la vie dans une entreprise.

Le hors champ nous laisse voir grâce aux caméras l’appartement ou la maison de Jean Personne. Sa femme l’y attend, elle lui laisse des messages. On comprend assez rapidement qu’elle est délaissée par son mari. Elle lui rappelle qu’elle existe qu’elle est enceinte, qu’elle aimerait qu’il soit là. Mais Jean Personne ne prend même pas la peine d’écouter le message de sa compagne tant il est accaparé par son travail et qu’il n’a plus la notion des rapports humains.

2) La machine qui broie : l’entreprise.

Avec cette seconde partie, je vais développer le cœur du propos de la pièce : la machine. La machine à faire du chiffre, la machine à renvoyer des gens. Dans ce genre de grande machine, malheureusement les employés qui vacillent au lieu d’être aidés sont broyés. D’abord, je m’attarderai sur le rendu de l’entreprise impersonnelle. Puis dans un second temps je vais vous questionner sur la perte de sens de la vie personnelle.

A) L’ENTREPRISE IMPERSONNELLE OU LES RAPPORTS INHUMAINS

L’action se déroule dans un open-space, dans lequel les gens se voient sans faire attention les uns aux autres. Durant l’intégralité de la pièce les personnages vont se parler sans se regarder, les yeux rivés, sur leur portable, ordinateur, téléphone. Aussi, ils n’ont que peu d’interaction les uns avec les autres. Par ailleurs ils veillent à n’avoir aucun contact physique lorsqu’ils se croisent renforçant la froideur de ces relations. J’ai choisi ces termes de « rapports inhumains » car je trouve qu’il peint bien les mentalités individualistes d’aujourd’hui qui sont ciblées dans cette pièce. Revenons à l’open-space, il est blanc immaculé, éclairé par des néons qui accentuent cette clarté froide, limite hospitalière. Les bureaux semblent être tous les mêmes pour donner l’image d’une uniformité, alors qu’on comprend que c’est pour être plus facilement remplacé.

Dans ce monde nous ne sommes que des chiffres, des numéros, nous nourrissons les « statistiques ». Les statistiques c’est d’ailleurs ce que réclame le stagiaire pour son rapport de stage. Intéressé lui aussi uniquement par les chiffres et non par le contenu : quelle entreprise est en restructuration, pour quelles raisons ? Pourquoi privilégier le licenciement de telle personne plutôt que celle ci ?

Il n’y a tellement pas de rapports humains que lorsque la fête de l’entreprise se fait, les employés ne savent pas quoi faire à part consommer de l’alcool pour se désinhiber. Certains poussent même jusqu’à avoir un rapport sexuel bestial uniquement guidé par le désir à combler. Est-ce le désir de combler l’amour manquant ? Ou est-ce simplement une pulsion sexuelle nécessaire ?

B)L’ABSENCE DE SENS

J’en viens désormais à la dernière partie de ma critique, le désir pour l’entreprise que son employé devienne invisible quitte à le perdre dans la machine. L’employé perd alors toute notion du temps. Il travaille tard, ne sait plus combien de temps il a passé sans dormir, sans retourner chez lui. La femme de Jean Personne est l’illustration même de cette perte de sens. L’intérêt de montrer le domicile de Jean Personne était de montrer à quel point l’homme se désintéresse de sa vie personnelle.

Les discussions vides de sens, les questions sans réponses ou réponses sans écoute sont mise à l’honneur dans cette pièce. Les personnages sont ainsi éloignés de la réalité. Lorsqu’ils travaillent sur le pitch d’une publicité, cela m’a fait penser en plus cynique au sketch des Inconnus « Les publicitaires ». Des pseudos-intellectuels surbookés qui ont des idées lumineuses pour nous vendre tout et n’importe quoi. Les employés n’ont plus de vie sociale, mais quand on y réfléchit, aujourd’hui n’est-ce pas ce qu’on nous demande? Ne nous demande-t-on pas d’être performant quitte à oublier notre vie sociale, familiale ?

Conclusion

En résumé, je vous dis ALLEZ-Y ! C’est une pièce superbe tant sur le plan technique que sur le fond du propos. Vous ne serez pas déçu. Toutefois si vous vivez une situation semblable n’y allez pas seul ! Il faut pouvoir en parler après. Je vous laisse le lien vers le site de la compagnie sur lequel vous trouverez les dates.