C’était pourtant prometteur...

L’histoire célèbre du vicomte Valmont, de la marquise de Merteuil aurait pu être une adaptation réussie si le metteur en scène Anne Théron n’avait pas pris le parti grotesque de mettre seulement en lumière le coté tragique du roman épistolaire de Choderlos de Laclos. Par ailleurs, dans une adaptation, même « libre » , on aurait espérer du corps, des rencontres physiques sinon où est l’intérêt de mettre les personnages en scène autant favoriser une lecture…

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by Jean-Louis Fernandez

Théâtre national de Bordeaux en aquitaine –Salle Vauthier – le 28 janvier 2016
Metteur en scène : Anne Théron
Comédiens : Marie-Laure Crochant, Julie Moulier, Laurent Sauvage
Texte (Éditions Les Solitaires Intempestifs, 2015)Anne Théron Librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos.
Costumes et scénographie Barbara Kraft
Création Lumières Benoit Theron
Création Son Jean-Baptiste Droulers

Cette pièce avait de fait matière à créer des échanges entre des personnages et non pas des monologues ou des soliloques :c’est là où je veux vous amener en premier lieu. Dans votre proposition, les personnages n’échangent pas ils ont chacun leur partition sans s’accorder à l’autre Ils n’interagissent que par le contenu du texte et non dans les corps. Vous allez me dire que c’est faux car il y a bien un passage ou vous avez mélanger les corps des deux personnages principaux de l’histoire : l’heure du bain ! Mais là encore votre choix n’était pas assumé jusqu’au bout : Soit le bain est artificiel et les acteurs le prennent habillés, sans eau et cela en devient un élément comique mais ce n’était pas votre parti pris, soit vous cachiez une partie du bain pour laisser supposer la nudité… Mais cette proposition aurait modifié la scénographie pourtant vendeuse :la baignoire sur pieds était placée au centre de la scène. Par ailleurs, si vous vouliez faire du nu, assumez jusqu’au bout ! Ne laissez pas votre comédienne se rendre ridicule en prenant un bain à moitié habillée. Marie-Laure Crochant s’est en effet plongée dans cette baignoire avec le jupon qui collait de fait à ses jambes. Une femme comme la Marquise de Merteuil ne s’encombrerait pas d’un jupon, vous ne pensez pas ? Ces éléments rendaient ‘adaptation sans intérêt.

Le choix du décor me semble malgré mes critiques quant à son usage pour la mise en scène cohérent avec cette adaptation et avec l’époque du roman. En effet la baignoire reflète la vanité des personnages, toujours à se mettre en scène, à se rendre les plus beaux… Les miroirs étaient là eux aussi pour faire écho à ce monde de vanité et d’apparence. Par ailleurs la vanité est aussi mise en lumière par le besoin de voir et surtout d’être vu. Le couloir inondé de lumière prenait alors sens, en effet pendant que la présidente de Tourvel et Valmont discute ou lorsque Cécile de Volanges tente de résister à Valmont, des personnages spectateurs de sa déchéance regardaient par ce couloir.

Le côté tragique est véhiculé dans votre mise en scène, Madame Théron par la façon dont les comédiens disent le texte, tels des caricatures d’acteurs de tragédie, déclamant, sanglotant, se plaignant…. et rendant inintelligible le propos du texte. Je suppose que vous avez équipé vos comédiens de micros afin d’amplifier les chuchotements, les tremblements les soupirs et la souffrance qui se dégagent de leurs tirades, mais dans une salle telle que la salle Vautier (petite jauge) était-ce nécessaire ? Cela rendait en effet le dialogue artificiel. N’aurait-il pas mieux valu que les comédiens n’aient pas de micros mais parlent avec force et conviction ? C’est un point technique me répondrez-vous, même si je crois que c’est un réel parti pris de mise en scène je ne l’approuve pas.

J’ai lu par ailleurs que votre volonté était de questionner la « filiation du désir féminin » au travers des personnages créés par Choderlos de Laclos. Je n’ai vu la question du désir qu’effleurée par les personnages de la La Marquise de Merteuil et la Président de Tourvel et évidemment avec ce dernier personnage, ce sentiment est abordé dans la souffrance(Encore!) Je crois que si vous vouliez aborder la question du désir féminin il y aurait eu d’autres manières que par cette souffrance (Madame de Tourvel) ou par l’emploi de mots grossiers et gratuits (la Marquise de Merteuil). Le texte de Choderlos de Laclos n’exclut pas le désir féminin, au contraire mais il le met en avant non pas dans sa bestialité mais davantage dans le plaisir de la séduction. Pourquoi alors avoir saupoudrez cette adaptation d’un langage cru ? Les mots « sexe », « chatte » étaient employés par nécessité d’une vulgarité, pour rendre l’amour violent et non pas pour dénoncer la manipulation des sentiments pour arriver au corps comme c’est le cas pour l’auteur du roman. Vous avez tant insisté sur cet aspect que vous avez paralysé vos personnages. Mettre du corps dans la mise en scène vous aurait permis d’atténuer les frasques du langage et aurait par la même occasion permis au spectateur de ne pas guetter l’heure. Le désir suppose une expression du corps, ou une verve enflammée qu’il n’y avait pas dans votre proposition.

Autre question sur la mise en scène : les comédiens étaient-ils payés aux nombres de pas qu’ils devaient faire sur scène ? Cela expliquerait sans doute cette économie de déplacements et cette lenteur d’exécution. Ce parti pris rendait l’atmosphère déjà pesante par le décor et l’utilisation des micros-cravate encore plus pénible. Pour finir, je recommanderai à Anne Théron de relire les Liaisons dangereuses et d’y voir aussi le vice et le sexe non pas comme une arme de destruction massive (même si dans le cas présent, elle l’est aussi) mais comme un instrument de plaisir.